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La voix des Anciens abénakis

Par Mélissa Jean-Baptiste et Thomas Norton

Le 18 juin 2026

Devant à gauche, Alice Wawanolet, au milieu Jessie Benedict, à droite, Janet Leila Warne et en arrière, Irene Hoff. Photo de courtoisie : Janet Leila Warne

Plusieurs initiatives de revitalisation ont été mises en place pour préserver la voix des Abénakis, notamment la construction d’une école primaire à Odanak, au nord-est de Drummondville au Québec, la création du conseil des Abénakis d’Odanak et de la Maison des savoirs, la première université autochtone de la province. Mais une composante cruciale manque à l’appel : les Aînés, également appelés les Gardiens des traditions, les Sages ou les Anciens.

Les « Anciens » sont des sources de savoir au quotidien pour les membres des communautés autochtones du Québec. « Les Aînés sont une fenêtre vers un monde qui n’existe plus », affirme Mélissa Mollen Dupuis, réalisatrice d’origine innue et militante pour les droits des Autochtones.

Grâce à l’implication d’Aînés comme Alice Wawanolet, Ambroise O’Bomsawin et Carrie-Eveline Paquette, la linguiste Janet Leila Warne a démontré dans ses travaux de recherche la toponymie abénaquise au Québec. Ils ont joué un rôle crucial dans la renaissance de la langue, entre autres dans la création de dictionnaires et d’autres ouvrages dans les années 1960 et 1970. C’est la dernière fois que des Aînés abénakis ont joué un rôle concret dans la revitalisation de leur langue.

À Odanak, les proches des Aînés abénakis sont tous décédés. La linguiste explique que les survivants, privés d’interlocuteurs avec qui pratiquer leur langue natale, ont pris l’habitude de parler le français comme langue seconde.

Minoritaires et isolés, les « Gardiens des traditions » ont parfois douté de la valeur de leur contribution. Or, un aspect communautaire et rassembleur émerge du travail sur le terrain de la linguiste. Mme Warne raconte qu’y prendre part a fait naître un sentiment de reconnaissance et de fierté chez les Aînés. « Sans le langage, la culture ne peut pas être conservée. L’un ne va pas sans l’autre », indique-t-elle.

M. Daniel Nolett, directeur général et Mme Hélène O’Obamsawin, membre du conseil des Abénakis d’Odanak souligne  qu’en 2026, seulement deux Gardiens des traditions appartiennent encore à la communauté abénakise. « La dernière locutrice de première génération, ayant appris la langue à la maison, a été enterrée ici, à Odanak, en 1924 », ajoute M. Nolett.  

Le grand déclin

Les Sages étaient autrefois la source principale de transmission du savoir pour les communautés abénakises. Aujourd’hui, les échanges avec les jeunes générations se font plus rares, et ils constatent la disparition progressive de leur rôle au sein de la communauté. Ils se sentent déconnectés d’une culture qui leur était jadis familière.

« Persuadés que les jeunes générations ne s’intéressent plus à leur culture, les Gardiens des traditions sont de plus en plus réticents à partager leurs expériences. » – Mélissa Mollen Dupuis.

Capter l’attention de la jeunesse autochtone représente l’enjeu principal. À l’ère du numérique, la prédominance de l’anglais complique encore plus cette transmission.

Philippe Charland, enseignant, spécialiste de langue abénakise à l’Institution Kiuna depuis 2010 et membre de l’Office de la langue abénakise, rapporte que le déclin s’est fait graduellement au début du XXe siècle.

Il déplore que d’autres experts n’ont pas voulu poursuivre le travail entamé par la linguiste Janet Warner. « Odanak est un petit village comptant 400 habitants. Les chercheurs ne semblent pas intéresser par du micro-terrain », croit M. Charland.

La lumière au bout du tunnel

Avec le déclin progressif du nombre d’Aînés abénakis et des locuteurs de première génération, l’espoir de revoir cette langue refleurir semble mince. Les membres du Conseil des Abénakis d’Odanak entendent toutefois poursuivre leurs efforts.

Pour le spécialiste de langue abénakise, il est fâcheux que les Aînés soient tenus à l’écart des projets de revitalisation à l’extérieur d’Odanak, tel que la Maison des Savoirs. « Il faudrait lancer davantage de projets culturels axés sur le chant et la danse pour revitaliser la langue », estime-t-il.

Une opinion partagée par l’Aînée et figure de proue des savoirs autochtones pour la communauté des Abénakis, Hélène O’Bomsawin. Cette activiste se prononce en abénakis lors de ses interventions culturelles. Elle rappelle que l’abénakis est une langue imagée et que son apprentissage s’ancre dans la tradition orale. Enseigner le chant et la danse est une approche plus concrète, tout en renforçant les liens intergénérationnels.

Vue du Mont Saint-Hilaire au bord de l’eau. Crédit : Thomas Norton
Vue du Mont Saint-Hilaire au bord de l’eau. Crédit : Thomas Norton
Hélène O’Bomsawin Photo : Courtoisie
Hélène O’Bomsawin Photo : Courtoisie

« J’habite au mont Saint-Hilaire, la montagne qui ressemble à une petite maison. En abénakis, cela s’écrit : N’wigi Wigw8madensisek (wigw8m : maison / maden:  montagne/ sis: petit / ek: le lieu) », explique Mme O’Bomsawin.

Elle explique que dans cette phrase, le mot sert à décrire un lieu. Lorsqu’il est décortiqué, un mot peut être quasiment une phrase. Cela crée une image mentale correspondant au lieu qui est alors plus facile à retenir.

Depuis le 4 mars 2024, le comité Tolba, dont elle fait partie, travaille à la réouverture d’une école primaire à Odanak. La figure engagée fait valoir que la participation des parents aux différentes démarches est essentielle à la transmission des savoirs appris aux enfants.

Selon Mme O’Bomsawin, la technologie et l’enseignement de l’abénakis peuvent cohabiter. Ils sont même complémentaires affirme-t-elle.

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