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Étudier au Cégep le ventre vide

La directrice de la Fondation du Collège Ahuntsic, Joanne Berthiaume /crédit photo: Jean-François Therrien

Près de 44% des cégépiens souffrent d’insécurité alimentaire, selon une étude du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales (CREMIS). Deux étudiants témoignent des difficultés vécues, mais aussi, des solutions trouvées dans leur milieu, pour se nourrir quotidiennement.

Par Jean-François Therrien

Le local de la vie étudiante porte bien son nom. C’est une grande salle à aire ouverte, regroupant étudiants et employés du service des sports, de la culture et de l’environnement, au Collège Ahuntsic à Montréal. Une bonne odeur de cuisson vient parfumer l’ambiance des lieux.

Un étudiant en techniques juridiques, Julien*, est en action et coupe des légumes. Portant un tablier et un filet dans les cheveux, il prépare discrètement des repas destinés au Frigo collectif. Ce projet offre gratuitement des denrées alimentaires fraîches et est accessible à toute la communauté collégiale. Il a pour objectifs de contrer le gaspillage alimentaire, valoriser l’alimentation écoresponsable et lutter contre l’insécurité alimentaire.

À titre de bénévole, Julien participe chaque semaine à la préparation des plats et il peut repartir avec quelques précieux repas qui feront une vraie différence dans son budget mensuel.

D’autres effets positifs

Au-delà de l’aide alimentaire directe, cette activité représente pour l’étudiant « une occasion de socialiser, de s’impliquer et de briser l’isolement ». Âgé de 26 ans, il a un revenu de 1673$ par mois, du programme « Revenu de base », de la solidarité sociale. Il participe également à un souper gratuit, le vendredi soir, offert par un organisme aidant les jeunes LGBTQ+ de 14 à 30 ans, Jeunesse Lambda.

Julien vit avec un colocataire en appartement et espère déménager bientôt afin de réduire son loyer, qu’il paie 760 dollars par mois. Il dit ressentir de l’anxiété sur les décisions d’achat, à l’épicerie. Il ajoute : « Je n’ai pas envie d’y penser, donc, je n’achète rien ». Pour lui, « l’alimentation devient plus une question de survie, qu’un plaisir à manger et à cuisiner ».

Le défi d’accepter l’aide offerte

Une autre étudiante âgée de 18 ans, en techniques de soins préhospitaliers d’urgence, Catherine*, témoigne de son insécurité alimentaire. Elle habite avec sa mère et son frère. Ses parents sont séparés depuis qu’elle a trois ans. Elle n’a plus de contact avec son père.

Malheureusement, sa mère ne reçoit qu’une petite partie de la pension alimentaire qui lui est due, et la famille a souvent de la difficulté à se nourrir. Catherine ne cadre pas dans les critères de l’aide financière aux études et sa mère ne veut plus signer de papier ou d’enquête sur sa situation financière. « Ma mère sait qu’on a besoin d’argent, mais elle n’accepte pas d’aide, elle est dans le déni », dit-elle avec émotion.

Pour Catherine, l’insécurité alimentaire entraîne plusieurs conséquences : sauter des repas, difficulté de concentration et préoccupations alimentaires constantes.  « Souvent, je ne vais pas manger la bouffe qui est dans le frigo. Je vais essayer de quêter aux autres pour avoir de la nourriture, pour qu’eux (sa mère et son frère), ils mangent ».

Elle a récemment accepté de bénéficier d’un programme d’aide proposé par les professeurs de son département. Ceux-ci offrent du soutien matériel et psychologique auprès des étudiants ayant des difficultés. Ce programme lui permettra de recevoir gratuitement tout le matériel scolaire requis pour ses études, dont un stéthoscope. Elle a pu faire la demande, sans la signature de sa mère, qui aurait refusé, selon elle.

Catherine tente de se mobiliser pour la poursuite de ses études. Elle commence un nouveau travail à temps partiel, 16 heures par semaine, au Tim Horton’s, qui fera une grande différence dans son budget. Elle a aussi décidé d’aller voir la Fondation du Collège. Elle pourrait recevoir des cartes cadeaux d’épicerie et une bourse de persévérance. Elle se dit également touchée par le soutien reçu de ses professeurs.

La technicienne en environnement et responsable du Frigo collectif au Collège Ahuntsic, Camille Forest/crédit photo: Jean-François Therrien

Des intervenants souvent dépassés

Les intervenants du Collège observent une hausse marquée des demandes d’aide et de la détresse alimentaire. Selon la directrice de la Fondation du Collège, Mme Joanne Berthiaume, le nombre d’étudiants rejoint par certaines mesures alimentaires a plus que doublé depuis deux ans. Parmi ces mesures, figurent les rabais sur le menu du jour (4$) à la cafétéria et les smoothies (2,50$) au café étudiant. Elle nomme aussi les fruits et muffins remis gratuitement à près de 4000 étudiants durant les semaines d’examens.

La présidente de l’Association Générale Étudiante du Collège Ahuntsic (AGÉCA), Sarah Brassard, observe que, depuis deux ans, les demandes de paniers de Noël ont plus que doublé, passant de 45 à 100 demandes. Des étudiants lui disent: « On n’est pas capable de manger, avez-vous quelque chose pour nous aider? »

La technicienne en environnement et responsable du Frigo collectif au Collège Ahuntsic, Camille Forest, y voit les denrées se volatiliser en quelques minutes. Elle admet que la mission est énorme et qu’elle a des discussions avec son patron pour augmenter les ressources qui semblent insuffisantes, dans le contexte économique actuel.

Selon les intervenants rencontrés, plusieurs obstacles se dressent devant l’amélioration de la sécurité alimentaire : la hausse du coût de la vie (épicerie et loyer), le manque de ressources et de cohésion des équipes, les contrats des concessions alimentaires, le manque de bénévoles étudiants, etc. Ils ont tous témoigné de leur impuissance face à l’ampleur du problème, mais aussi de leur désir de faire mieux.

Pistes de solutions

Un des coauteurs de l’étude, du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales (CREMIS), le sociologue François Régimbal, croit qu’il faut aborder le problème de façon plus large et parler des dimensions de la « sécurité alimentaire » pour apporter des solutions concrètes aux différents besoins des étudiants.

Selon lui, « il serait idéal d’offrir une multiplicité de services qui sont coordonnés à un même endroit », afin de faciliter la vie aux étudiants. Par exemple, une cuisine collective permet de répondre aux besoins économiques, alimentaires et relationnels des étudiants.

À cet égard, la technicienne en travail social de la résidence du Collège, Maude Charlebois, confirme le succès des cuisines collectives, qu’elle anime une à deux fois par mois. « La dernière fois, ils sont tous partis avec au moins quatre Tupperwares de sauce à spaghetti ».  Un projet d’agrandissement de la cuisine des résidences, a été confirmé par Mme Berthiaume pour 2027.

Le chercheur, François Régimbal, mentionne également l’idée de ne pas stigmatiser ceux qui reçoivent de l’aide. Une initiative étudiante, au Cégep du Vieux Montréal, a permis de donner aux étudiants des repas congelés en libre-service, dans une ambiance festive avec de la musique. Selon lui, « c’est moins honteux et on a le goût d’être là ».

Sarah Brassard mentionne que la direction du service aux étudiants, propose de former un comité consultatif sur la question de l’insécurité alimentaire afin de mieux répondre aux besoins criants des étudiants. Elle croit que les préoccupations reliées à cet enjeu évoluent rapidement.

M. Régimbal affirme justement que la première étape est de « mettre à contribution toute l’intelligence collective du milieu ». Avec son équipe de recherche, ils ont créé des outils visuels afin d’accompagner les milieux, comme le Collège Ahuntsic. Il se dit « disponible »  pour épauler ce Collège, avec ses nouveaux outils.

* Comme il s’agit d’un sujet sensible, l’anonymat a été accordé aux deux étudiants qui ont témoigné et pour lesquels des prénoms fictifs ont été utilisés dans cet article.

NDRL: Les témoignages des étudiants ont été recueillis confidentiellement au service aux étudiants du collège Ahuntsic, par l’auteur qui y travaille depuis 15 ans.

1.Lisez l’étude du CREMIS « Les habitudes alimentaires au cœur de la réussite scolaire et éducative »

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