Accueil / Société / Paris sportifs : quand les influenceurs misent sur les jeunes

Paris sportifs : quand les influenceurs misent sur les jeunes

Depuis 2021, les plateformes de paris sportifs séduisent de plus en plus de jeunes Québécois grâce aux influenceurs et célébrités qui en font la promotion. Minh, 20 ans, se souvient encore de la soirée où tout a débuté. 

« C’était il y a deux ans, des amis m’ont montré des plateformes de paris. On ne savait pas vraiment ce qu’on faisait, mais je pensais que c’était gagnant parce que je connaissais bien la LNH. » Puis, par les algorithmes, il a été exposé à voir davantage de contenus d’influenceurs en ligne. « Je voyais des gars sur TikTok ou YouTube dire que c’était “facile”, qu’ils gagnaient des milliers en misant sur des matchs. Ça te donne envie d’essayer, même si tu sais que ça peut partir vite. »

Greg est lui aussi un autre Québécois qui est entré dans l’univers des paris sportifs par l’entremise des réseaux sociaux.

« Sur Instagram, je suis tombé sur des publications de Drake qui montraient ses paris, raconte le jeune de 20 ans. Il avait mis des centaines de milliers de dollars, notamment sur le combat entre Mike Tyson et Jake Paul. Tu as le goût de suivre, juste pour te dire que toi aussi, tu peux gagner. »

À double tranchant

L’illusion de l’argent facile propagée par de nombreux influenceurs et célébrités sur les réseaux sociaux alimente des comportements risqués, surtout chez les jeunes.

Au Québec, des publications Instagram, vidéos TikTok, balados et communautés Discord diffusent quotidiennement des montages de paris gagnants et des images d’une vie luxueuse. Le but est de vendre une vision attrayante aux paris sportifs.

William, 19 ans, est l’un des jeunes de 18-24 ans qui prennent part aux jeux en ligne. Selon l’Enquête Enhjeu.com, cette démographie représente près de 14 % des joueurs, soit une augmentation d’environ 9 % par rapport à la précédente étude prépandémique.

« Les jeunes ne voient pas vraiment le côté négatif parce qu’il n’y a personne qui montre ceux qui perdent, mais seulement ceux qui gagnent, constate William. Parfois, je me dis que les cotes sont trop bonnes pour que je ne parie pas. Je considère que les chances que je perde sont trop petites pour que je ne prenne pas cet argent gratuit. »

Un jeu d’influence

Les contenus diffusés sur les réseaux sociaux influencent souvent cette logique. Pour Jean-Michel Guay Dagenais, directeur communication-marketing intégrée de Mise-o-Jeu, les influenceurs banalisent les risques associés aux paris sportifs.

« Certains influenceurs reçoivent des comptes remplis de 50 000 dollars fictifs pour promouvoir les paris en ligne, révèle-t-il. C’est totalement déloyal parce que ça envoie un message trompeur au public. »

Bien que ce ne soit pas une pratique adoptée par Loto-Québec, ce manque d’encadrement auprès des dizaines d’entreprises de paris sportifs en ligne inquiète Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur le jeu de l’Université Concordia.

Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur le jeu de l’Université Concordia, alerte sur les risques des paris sportifs chez les jeunes. CRÉDIT : Ludocorpus
Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur le jeu de l’Université Concordia, alerte sur les risques des paris sportifs chez les jeunes. CRÉDIT : Ludocorpus

« Quand on voit des choses un peu partout, que ça soit sur les réseaux sociaux, à la télévision ou à la radio, il y a quand même un présupposé, soutient-elle. On suppose que c’est quelque chose d’acceptable. C’est ça la normalisation. »

Lorsque le streameur québécois xQc mise 700 000 $ sur les élections américaines ou qu’un compte Instagram comme @yulpronos, suivi par 30 000 abonnés, vend des paris sportifs, il est clair que ces plateformes privées ont compris le jeu. 

« Littéralement, les gens se promènent avec leur casino dans la poche. »

– Sylvia Kairouz

Cette accessibilité, combinée à la création de contenu qui est frappant pour des jeunes comme Minh, est conçue afin de cultiver l’idée que parier est lucratif.

Entre paris et déroute

Le phénomène des paris sportifs va au-delà de la normalisation des pratiques. Il soulève aussi des questions sur la responsabilité de ceux qui en font la promotion. Max Van Houtte, co-animateur du balado Le Combo, qui collabore avec Mise-o-Jeu, a lui-même réfléchi longuement avant d’accepter de s’associer à ce monde.

Max Van Houtte, co-animateur du balado Le Combo, partage ses réflexions sur les risques des paris sportifs.
Max Van Houtte, co-animateur du balado Le Combo, partage ses réflexions sur les risques des paris sportifs. CRÉDIT : Capture d’écran

« Quand mes patrons m’ont proposé ça, j’ai eu une longue réflexion à ce sujet-là, admet-il. Tu t’associes à quelque chose qui peut créer une dépendance. Après réflexion, je me suis dit que si moi je refusais, quelqu’un d’autre allait le faire. »

Cependant, ce ne sont pas tous les créateurs de contenu qui adoptent une approche aussi réfléchie. Comme l’explique Van Houtte, certains influenceurs et célébrités projettent une image déconnectée de la réalité.

« Que ce soient des athlètes, des célébrités ou des personnes riches, ils vivent dans un monde déconnecté, et c’est dangereux, affirme l’animateur. Entendre des phrases comme “Mettez 1000 dollars, c’est garanti qu’ils gagnent ce soir,” c’est irresponsable. Pour quelqu’un qui fait 45 000 $ par année, c’est énorme. »

Bien que des créateurs de contenu comme Van Houtte mettent l’accent sur la modération et l’éducation, Kairouz estime qu’il faudrait limiter la promotion de ces plateformes, peu importe sa forme.

« Le plus qu’on fait la promotion de ces jeux, le plus qu’on met les jeunes dans une culture où il semble qu’il n’y ait pas de méfaits associés aux jeux de hasard et d’argent. »

« Les paris sportifs, ce n’est pas du jus de pomme. C’est un produit pour adulte, et il faut le consommer avec grande responsabilité. »

– Jean-Michel Guay Dagenais

Alors que les paris sportifs continuent de séduire un public jeune, les initiatives pour encadrer leur promotion restent limitées. Le manque d’autorité régulatrice au Québec soulève des inquiétudes, puisque ce sont des enjeux qui s’étendent bien au-delà des jeunes. 

« Les jeux de hasard et d’argent constituent un enjeu de santé publique, soutient Sylvia Kairouz. Ils peuvent avoir des impacts significatifs sur la santé mentale, sur la vie des personnes et leur entourage. »

L'accessibilité au contenu promotionnel par les influenceurs ainsi qu'aux plateformes de paris sportifs rend les plus jeunes susceptibles d'y prendre part.
Les plateformes de paris sportifs sont accessibles en quelques clics, sans vérification d’âge, sur téléphone mobile. CRÉDIT : Prescilla Du Preez

Guay Dagenais stipule clairement que son travail consiste plus à éduquer la jeune clientèle plutôt que d’encourager une consommation irréfléchie.

« Peu importe les revenus générés, le pari sportif est le produit où le risque est le plus élevé, et c’est pourquoi on priorise les efforts sur la communication de jeu responsable. »

La frontière entre divertissement et danger demeure mince. Pour des jeunes tels que Minh, Greg ou William, ils devront apprendre, comme Éduc’alcool le répète à maintes reprises, que la modération a bien meilleur goût.

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *