Wakinyan : entre reconstitution historique et passion du combat médiéval

Par Alban Thomas

Le capitaine de l’équipe Wakinyan, Philippe Mongrain (en armure à gauche), et André Rhoutier (à droite), membre de l’équipe. (Photo: Alban Thomas)

Dimanche 12 juin 2022. Le capitaine Phillipe Mongrain s’apprête à retourner dans le passé. Son objectif : l’an 1375. Son armure enfilée, il saisit son épée et son bouclier. Il inspecte son équipement une dernière fois avant de partir, sa vie en dépend. Après une dernière inspiration, le voyage commence.

Phillipe Mongrain est capitaine d’une équipe de béhourd. Les « Wakinyan » de Québec s’entraînent 3 fois par semaine. Ces sportifs pratiquent un art martial peu connu. Ils se battent en armures avec des épées, des boucliers, des haches et des hallebardes.  Ces chevaliers des temps modernes s’entrainent dans des arènes qu’ils ont eux-mêmes construites en périphérie de la ville de Québec.

Un équipement réglementé

« Techniquement on n’est pas des chevaliers, on est des mercenaires. » explique Philippe Mongrain « Les mercenaires, ils s’équipaient avec toutes les pièces d’armures dépareillées qu’ils pouvaient trouver. Ça nous facilite le travail de reconstitution ! Si tu veux être un chevalier, il faut que tu t’assures que toutes les pièces de ton armure aient été portées en même temps lors d’une bataille par un vrai chevalier. »

Les règles des fédérations de béhourd sont strictes en matière de reconstitution. De la forme des cottes de mailles jusqu’au tombé du tissu, l’armure des sportifs est passée au crible par les juges lors des événements officiels. Des règles standardisées d’authenticité sont publiées et vérifiées par l’Historical Medieval Battle International Association (HMBIA) lors des tournois.

Chaque participant doit aussi envoyer un dossier pour faire valider son équipement. Il est impossible de participer à des tournois officiels sans un dossier préalablement approuvé. Ces dossiers sont un mélange d’articles scientifiques en archéologie et de recherches historiques. Le sportif doit justifier chaque pièce de son équipement pour prouver que son armure et ses armes sont basées sur des pièces historiques.

Selon Phillipe, il n’est pas simple de trouver des sources suffisamment précises pour pouvoir s’en servir dans son dossier. Il faut s’assurer que l’équipement correspondent à l’époque voulue, mais ne soit pas simplement des armures ou des armes décoratives. « L’équipement dont on s’inspire doit avoir servi sur le champ de bataille. On aime les batailles avec beaucoup de morts parce que les archéologues retrouvent les combattants dans la terre directement dans leurs armures. »

André Rhoutier (à gauche) et « Sam », membres de l’équipe Wakinyan. (Photo: Alban Thomas)

L’équipement n’est pas seulement encadré par la reconstitution historique. Des règlements propres au sport viennent s’ajouter. À la naissance du sport, toutes les armes et techniques de combats étaient permises. Aujourd’hui, la pratique est encadrée pour limiter les risques d’accidents ou de blessures graves.

Une attention particulière est portée sur les armes. Les dégâts qu’elles provoquent dépendent du poids, de la taille, de la forme et des matériaux utilisés. Ces éléments sont soumis à de strictes régulations et font régulièrement l’objet de contrôles. Les marteaux de toutes formes sont aussi interdits, parce qu’ils causent trop de dommages.

Chaque participant peut fabriquer, faire fabriquer ou modifier son équipement. Chaque pièce étant personnalisable, il est difficile de repérer de la triche ou des manquements aux règlements. Cette particularité du sport justifie des contrôles plus stricts de l’équipement de la part des fédérations.

André Rhoutier (à gauche) et Phillipe Mongrain (à droite) en duel épée-bouclier. (Photo: Alban Thomas)

Secrets de fabrication

Les recherches historiques et les réglementations sportives ne sont que la première étape de la reconstitution. Une fois qu’ils ont une idée de l’équipement qu’ils souhaitent porter, les sportifs fabriquent ensuite leurs propres armes et armures. Certains font tout eux-mêmes, tandis que d’autres préfèrent engager des forgerons et des maitres d’arts.

Les artisans d’Europe de l’Est sont privilégiés pour leurs prix compétitifs et leur savoir-faire reconnu. Les bonnes adresses se transmettent par le bouche-à-oreille et sont des informations très précieuses dans la communauté du béhourd.

Évasif sur le nom précis de son forgeron, Philipe ne transige pas sur la qualité de son équipement. « Moi je fais affaire avec une forge en Ukraine. En fait c’est simple, est-ce que tu veux une armure faite par des gars qui font ça depuis 1870 ou une forge québécoise qui a commencé dans les années 2000 ? Quand ta vie en dépend, la réponse est vite trouvée. »

La guerre en Ukraine

Les sportifs s’inquiètent de la guerre en Ukraine et de la déstabilisation des pays de l’Europe de l’Est. Plusieurs de leurs contacts ayant déjà disparu, l’impact sur le monde du sport est encore incertain. « Juste avant la guerre, j’ai commandé un gros stock d’armes chez quelqu’un que je connais bien. Il a fait la livraison et après il a fui le pays, j’ai plus de nouvelles depuis. » Dit Phillipe.

Chaque arme est aussi gravée avec l’emblème de l’équipe. Une considération historique ? Esthétique ? André Clouthier, pratiquant de béhourd depuis 2 ans, explique la signification de ces ornements. « On a un gars dans l’équipe qui fait de la gravure. On peut décorer nos armures, mais on a le logo sur toutes les armes en cas de vol. Chaque arme vaut plusieurs centaines de dollars. Ça arrive de se faire voler lorsqu’on s’en va à l’extérieur et on peut les retrouver plus facilement. »

Casque sur mesure à tête de panthère. (Photo: Alban Thomas)

Très cher

Le prix est un facteur important lors de l’acquisition de l’équipement. Une armure de débutant coûte entre 5000 et 10 000 dollars. Mais pour des pièces sur mesure ou des matériaux spéciaux, les prix augmentent fortement.

« Le casque à tête de panthère, je l’ai fait faire. On l’utilise surtout pendant des spectacles. Ça a couté à peu près 6000 ou 7000 dollars » dit Phillipe. « J’ai aussi 2 morceaux en titanium qui recouvrent mes pieds. C’est plusieurs milliers de dollars chaque. Mais c’est très résistant et super léger. »

Philippe Mongrain donnant des explications durant l’entrainement. (Photo: Alban Thomas)

Des techniques historiques

« La technique c’est vraiment important. Si t’y va simplement de toutes tes forces sans réfléchir, ton adversaire va parer les coups, et t’auras plus d’énergie pour la suite du combat » explique Phillipe. « Moi je fais des arts martiaux depuis très longtemps, et en béhourd comme dans n’importe quel autre sport, il faut de la technique avant tout. Avoir une armure, ça change rien » précise-t-il.

Page du Codex Wallerstein, célèbre traité de combat. (Source: Wikipédia)

Une fois recherches historiques effectuées et l’équipement fabriqué, les sportifs peuvent enfin commencer à s’entrainer. Le béhourd est un art martial comme un autre. La maitrise des techniques de combat est primordiale pour les sportifs.

Là encore, la pratique se base sur des documents historiques grâce aux techniques redécouvertes par les Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE). L’AMHE regroupe l’ensemble des arts martiaux tombés dans l’oubli depuis l’antiquité jusqu’au 20e siècle. Le combat à l’épée, au bouclier ou l’arme longue font partie de ces arts martiaux. Le but de l’AMHE est de reconstituer les techniques de combats à partir de documents historiques et les enseigner aux nouvelles générations.

Les travaux dans l’AMHE sont au croisement de recherches documentaires, archéologiques et historiques. Des traités de combats, des anciens écrits et des représentations picturales sont à la base de la reconstitution de ces techniques de combats oubliés.

Les traités de maniements d’armes sont utilisés par les pratiquants de béhourd, qui trouvent une application pratique à ces techniques médiévales oubliées.

Vétéran du club, Sam explique que la technique fait partie intégrante des habitudes d’entrainement du club. « On se bat pas tout le temps avec des armures. Pour avoir une meilleure technique, on peut s’entrainer juste avec des épées en mousse. On peut mieux se concentrer et pratiquer plus longtemps parce que c’est moins fatiguant. »

Philippe Mongrain enfilant son armure de combat. (Photo: Alban Thomas)

Le gout du risque

« Quand tu fais le nœud sur le côté, serre-le le plus fort que tu peux ! » lance Philipe Mongrain à l’assistant qui l’aide à mettre son armure. « Si y’a une ouverture, l’épée d’en face peut se glisser dedans, me transpercer et je peux mourir. »

Si le béhourd est un divertissement historique pour les spectateurs, il n’en reste pas moins un sport de combat. Les coups portés sont réels et le risque est grand. Les armes se fracassent sur le métal des armures à longueur d’entrainement. « Un coup à la tête, ça fait pas mal ! Ça secoue juste. C’est comme une auto tamponneuse » assure André Rhoutier.

Des accidents peuvent arriver lorsque l’équipement n’est pas réglementaire ou est mal utilisé. Seules l’expérience et une solide connaissance de l’équipement permettent de se prémunir contre les accidents. Phillipe n’hésite pas à donner des conseils techniques sur le matériel, même aux membres les plus chevronnés. « Avec le casque wolfrib, t’as une meilleure visibilité et une excellente aération, mais c’est pas du tout fait pour les débutants, les lames peuvent rentrer et te crever les yeux. Moi je le déconseille fortement, même pour des habitués. »

Sam, équipé d’un casque « wolfrib ». (Photo: Alban Thomas)
Sam, équipé d’un casque wolfrib. (Photo: Alban Thomas)

De l’équipement lourd

Une armure pèse entre 90 et 125 livres. Avant même de se battre, savoir porter l’armure est une première épreuve pour les combattants. Il est déconseillé de manger avant l’entrainement et avec la chaleur de l’armure, le risque de déshydratation est bien présent. C’est un sport de combat extrême qui met le corps à rude épreuve.

Selon les membres de l’équipe, le risque de blessures est très faible durant les entrainements. Les combattants ne se battent pas de toutes leurs forces et sont là pour progresser. C’est dans les tournois que les accidents se produisent.

Phillipe est habitué à voyager à l’international pour participer à diverses compétitions. Selon lui, le danger n’est pas le même en fonction des pays organisateurs. « Quand il y a vraiment de l’enjeu, c’est là que c’est dangereux. Le pire c’est les tournois en Europe de l’Est ou en Russie comme la Dynamo Cup. On peut gagner 10 jusqu’à 30 mille euros par combat. Pour un Russe c’est énorme. Même si le gars meurt, l’argent peut faire vivre sa famille pendant plusieurs années. Alors ils donnent tout ce qu’ils ont. Y’a aussi des combats non officiels en Russie où rien n’est réglementé et tu peux gagner beaucoup… Mais c’est une autre histoire. »

Business et combat

En plus de sa carrière sportive, Phillipe Mongrain est aussi un chef d’entreprise. Il gère une école de combat médiéval, le club de béhourd Wakinyan à Québec et l’équipe Wakinyan France, basée en Dordogne.

« Le combat médiéval mériterait d’être plus connu. J’essaye de faire ce que je peux pour développer le sport au Québec. Mon but c’est de pouvoir organiser des tournois officiels. J’aurais bientôt la place pour en recevoir, mais je dois finir de construire le centre. »

Phillipe a pris l’initiative de construire son propre centre sportif. Grâce à une petite forêt située sur sa propriété, il coupe lui-même le bois nécessaire à la construction. Pour développer son sport, Phillipe a déjà construit une arène d’intérieur et projette de bâtir une arène en extérieur avec des gradins. Toutes ses constructions répondent aux normes des fédérations, et il espère pouvoir servir d’hôte pour des tournois officiels.

De plus en plus populaire

Véritable passionné d’arts martiaux, Phillipe consacre tout son temps au béhourd. Lorsqu’il n’y a pas de tournois, l’équipe Wakinyan donne des représentations dans des festivals médiévaux, des mariages ou d’autres événements.

Ces contrats rapportent suffisamment d’argent pour permettre à Philippe de gérer correctement son équipe et ses futurs projets. « C’est toujours du sport ! Mais comme c’est assez méconnu et impressionnant, on peut se vendre comme un spectacle, un divertissement ».

Comme le sport n’est pas suffisamment populaire au Canada, les prix en argent des tournois ne sont pas suffisants pour en vivre correctement. Le but de Phillipe est de voir le sport se développer comme en Europe. « En France et en Europe il y a beaucoup plus d’équipes. Les gens connaissent plus le sport. Les villes peuvent donner des subventions parce qu’on se bat dans des vrais châteaux et ça fait vivre le patrimoine. Même quand c’est pas le cas comme en Europe de l’Est, les prix des tournois restent quand même beaucoup plus intéressants. Dans l’équipe, tout le monde à un travail à côté, c’est difficile de s’y consacrer à plein temps. »

André Rhoutier (à gauche) et « Sam » (à droite), lors d’un duel à la hallebarde. (Photo: Alban Thomas)

L’équipe Wakinyan de Québec va profiter de la saison estivale pour enchaîner les festivals et les événements. Chaque année, l’équipe récolte de plus en plus de contrats. De son côté, Phillipe Mongrain espère pouvoir accueillir ses premiers tournois dans les prochaines années.

Bibliographie

Codex Wallerstein. (2019). In Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Codex_Wallerstein&oldid=165512574

Fédération Française de Béhourd—Combat Medieval. (s. d.). Consulté 20 juin 2022, à l’adresse https://combatmedieval.com/

Fédération Française de Béhourd—Publications | Facebook. (s. d.). Consulté 20 juin 2022, à l’adresse https://www.facebook.com/FederationFrancaisedeBehourd/posts/1013155058721932/

Fédération Française des AMHE. (s. d.). FFAMHE. Consulté 20 juin 2022, à l’adresse https://www.ffamhe.fr/

Règles Authenticité—Google Drive. (s. d.). Consulté 20 juin 2022, à l’adresse https://drive.google.com/drive/folders/1x4GC8V-BJBHfYcGNEcmdsaam9LoRDEeR

Wakinyan Qc | Facebook. (s. d.). Consulté 20 juin 2022, à l’adresse https://www.facebook.com/WakinyanQc/

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