Survivre au coeur de la tyrannie

Par Déborah St-Victor

Le compte rendu critique du livre Les hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra

L’amour peut-il triompher au cœur de l’oppression ? C’est ce que l’écrivain algérien, connu sous le pseudonyme de Yasmina Khadra, tente de vous raconter dans son onzième roman Les Hirondelles de Kaboul. Dans cette oeuvre parue en 2002 survient le drame poignant de deux couples survivant dans un contexte de guerre en Afghanistan. C’est une histoire tragique qui dénonce un régime tyrannique et plaide en faveur de la liberté, de l’espoir et surtout de l’amour.

La couverture du roman Les hirondelles de Kaboul 

Le sacrifice ultime

Les Hirondelles de Kaboul s’ouvre sur la description de la capitale afghane à l’été 1998. Kaboul est dévastée et sous l’emprise des talibans. Le roman met en scène Atiq Shaukat pris par un mal-être incessant et une jeune avocate sur le point d’être exécutée pour homicide involontaire contre Mohsen Ramat, son époux. Acculée par sa fin programmée et n’ayant plus rien à perdre, Zunaira jette son tchadri. Atiq, qui la regarde attentivement dans sa cellule, découvre une femme éblouissante.

Subjugué par tant de beauté, il raconte tout à son épouse Mussarat. Et, comme l’ancien moudjahidine a changé du tout au tout depuis cette fascinante rencontre, Mussarat comprend qu’il s’est épris de la prisonnière. Elle est ravie de voir son homme retrouver espoir, à tel point qu’elle lui propose un plan : mourir à la place de Zunaira ! De toute façon, personne ne remarquera l’échange puisque le tchadri la couvre complètement. Ainsi, le destin de ces deux couples révèle le ravage religieux considérable de la femme musulmane qui doit se soumettre à son mari et lui obéir selon l’interprétation abusive de mollahs qui prêchent une condition féminine rétrograde.

L’histoire révèle aussi le martyr d’une nation traumatisée par les guerres et la tyrannie des talibans, et un fort sentiment : celui d’aimer passionnément au point de donner son âme pour le bonheur d’autrui.

Éloge à la femme et l’effet miroir

Des femmes afghanes (source: Pixabay)

Khadra laisse transparaitre, tout au long de l’histoire, la déshumanisation par les talibans qui interdisent aux femmes de sortir sans tchadri. C’est ainsi que Zunaira en parle : « Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain ni une bête, juste un affront ou un opprobre que l’on doit cacher telle une infirmité. » Et, c’est sans doute pour dénoncer ces lois primitives qui vont à l’encontre de la liberté que l’écrivain ose lui enlever le tchadri pour laisser paraître sa beauté naturelle. D’ailleurs, cet éloge des femmes en terres d’islam rappelle l’histoire d’amour de Majnûn et Laylâ de Nezâmi: l’équivalent de Roméo et Juliette dans le monde arabo-musulman.

Et sûrement êtes-vous vous aussi d’avis que ce sont d’abord les analogies qui donnent de la hauteur à ce livre. Hypnotisé, le lecteur emballé avance dans sa lecture grâce aux métaphores pleines d’éloquence. Elles se démarquent notamment dans le passage suivant : « Nous étions en plein été, et la fournaise […] poussait les corbeaux aux suicide […] on entendait péter les poux dans nos linges étendus sur les roches surchauffées. »

L’histoire se poursuit, tout aussi touchante, voire poignante, que L’Étranger de Camus où Meursault est victime d’un malentendu comme Zunaira est condamnée à tort à la lapidation. Tout au long du roman, l’intrigue palpitante maintient l’intérêt du lecteur, plus particulièrement la scène insupportable de lapidation publique d’une prostituée qui laisse le lecteur sans mots. Sans aucun doute, le sort réservé à la femme dans le monde arabe révolte Khadra. Et, comme lui, il est impossible de rester insensible face à ce genre d’injustice lorsqu’on lit son roman.

Des femmes portant le niqab et le personnage d’Atiq dans le film Les hirondelles de Kaboul (source: Flickr)

Néanmoins, le fait que la vie précieuse de Zunaira ne tienne qu’à sa beauté se révèle décevant. En effet, n’est-ce pas là une contradiction majeure qui sacralise encore une fois la beauté de la femme comme si celle-ci n’était qu’un objet esthétique ? Dans un des passages, l’auteur représente Mussarat atteinte d’une calvitie naissante et malade. Dans un autre, Zunaira est son opposé : « […] une femme belle comme le jour […] sublime, d’une fraîcheur inaltérable. […] ses yeux immenses, brillants comme des émeraudes, ont gardé intacte leur magie. » On en vient donc à se demander si la jeune avocate de 32 ans aurait connu le même sort avec un visage et un corps en proie à l’usure comme celui de Mussarat. Sans aucun doute, on y voit une maladresse de la part de Khadra qui semble prendre position dans la représentation physique de la femme et soutenir ces stéréotypes qui pèsent lourd sur la société actuelle. 

Et pourtant… Difficile de réduire cette œuvre à une simple histoire. Bien au contraire, on peut la qualifier de roman fascinant qui fait immédiatement appel aux sentiments. Ce n’est donc pas étonnant que l’oeuvre de Khadra ait été élue Meilleur Livre de l’année aux États-Unis par le San Francisco Chronicle et le Christian Science Monitor. Vraisemblablement, c’est une lecture incontournable. Pourriez-vous en dire autant du film d’animation Les Hirondelles de Kaboul réalisé par Zabou Breitman ?

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