Projet de loi 96 : deux poids, deux mesures pour les médias anglophones

Par Étienne Godin

Une analyse d’Étienne Godin.  

Le projet de réforme de la loi 101 est « une nouvelle Gestapo dont nous n’avons pas besoin », tonnait Me Anne-France Goldwater, en septembre dernier, lors d’audiences publiques organisées par le Quebec Community Groups Network (QCGN). Si cette vision alarmiste est loin de faire l’unanimité, les médias anglophones tirent pourtant à boulets rouges sur le projet de loi 96 proposé par le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette. Cette hostilité envers la refonte de la Charte de la langue française est-elle justifiée, ou y a-t-il lieu de crier à la mauvaise foi?

Au terme de la Commission de la culture et de l’éducation tenue par l’Assemblée nationale du Québec, dans le cadre de laquelle une cinquantaine de personnes et de groupes étaient conviés à exprimer leurs réserves sur le projet de loi 96, le quotidien The Montreal Gazette n’a retenu que les propos d’un seul intervenant. « Remaniez la Charte tant que vous le voulez, ça n’aura que très peu d’effets sur le ralentissement du déclin du français » rapportait le journal de langue anglaise, le 8 octobre, en paraphrasant le démographe de l’Université de Montréal Marc Termotte.

Le lendemain, dans Le Devoir, le chroniqueur Michel David répliquait : « On ne pourra jamais savoir si c’est réellement fichu si on n’essaie pas tout ce qui est possible. » Or, depuis le dépôt du projet de loi 96 en mai 2021, jamais un des principaux médias canadiens-anglais n’a ouvertement soutenu l’initiative du ministre Jolin-Barrette. De manière générale, la presse anglo-québécoise et celle du Rest of Canada (ROC) semblent baisser les bras, comme s’il s’agissait-là d’une démarche futile, et tourner le dos à l’avenir de la langue française. La réalité sur le terrain est toutefois plus complexe.

Paranoïa ou crainte légitime?

« Imaginez être interrompu par un inspecteur du gouvernement qui exige que vous lui remettiez vos fichiers informatiques. […] Il n’a pas à vous expliquer ce qu’il cherche, […] ni à obtenir de mandat. Il est là simplement parce que quelqu’un a déposé une plainte concernant une infraction présumée aux lois linguistiques du Québec », écrivait le Globe and Mail dans son éditorial du 7 octobre. Tout comme Me Goldwater lorsqu’elle parlait d’une « nouvelle Gestapo », le Globe fait référence aux pouvoirs accrus que l’adoption du projet de loi 96 conférerait aux inspecteurs de l’Office québécois de la langue française (OQLF) afin de faire appliquer la Charte de la langue française dans les entreprises québécoises.

Si la vision des médias anglophones paraît teintée d’exagération, voire même d’un soupçon de totalitarisme orwellien, des membres de la communauté francophone ont eux aussi exprimé des réserves comparables. La députée libérale de l’Assemblée nationale du Québec, Hélène David, a souligné en Commission parlementaire que ces nouveaux pouvoirs « pose[nt] un enjeu important du droit à la vie privée. Puisque le gouvernement Legault appliquera la clause dérogatoire pour protéger son projet de loi 96, il sera impossible de contester ces nouveaux pouvoirs en cour. »

À l’heure actuelle, le projet de loi de M. Jolin-Barrette manque cruellement de précisions en ce qui a trait à ces pouvoirs de perquisition sans mandat dont disposeraient les inspecteurs de l’OQLF. S’il veut apaiser les inquiétudes de la communauté anglophone et se départir de l’étiquette péjorative de « police de la langue » dont celle-ci affuble l’OQLF, il aurait intérêt à définir clairement les termes et la portée de cette clause, sans quoi d’importants dérapages pourraient survenir.

Montréal contre le reste du Québec

« Si Montréal n’existait pas, le gouvernement de M. Legault n’aurait probablement pas ressenti le besoin d’instaurer la loi 96 », pouvait-on lire dans un récent éditorial du Globe and Mail. Qu’on soit d’accord ou non avec cette affirmation importe peu. C’est plutôt l’absence d’un consensus quant à la manière de gérer la réalité ethnolinguistique particulière de Montréal qui inquiète, car c’est dans la métropole que le déclin du français est le plus marqué. À cet effet, une étude de l’OQLF révèle qu’en 2018, seulement 18,7 % des Montréalais disaient travailler uniquement en français.

L’ancien candidat à la mairie de Montréal, Balarama Holness, a jeté de l’huile sur le feu en proposant, s’il était élu, de tenir un référendum sur le statut bilingue de Montréal. Cette manœuvre politique polarisante lui a attiré les foudres des médias francophones, tandis que la presse anglophone a applaudi cette initiative, creusant davantage le fossé entre les éternelles « deux solitudes ».

Le National Post, journal d’allégeance conservatrice fondé par le magnat déchu Conrad Black, en a même rajouté en proposant, dans son édition du 9 octobre, la création d’un parti appelé « Bloc Montréal » pour défendre les intérêts de la communauté anglo-montréalaise à l’Assemblée nationale. « La langue [française] est le marteau de la loi 96, mais l’enclume est la prospérité de Montréal », affirmait la chroniqueuse Barbara Kay dans cette même édition du National Post.

Or, personne ne remet en doute la situation linguistique particulière de la Ville de Montréal, ni l’importance de la langue anglaise dans les relations économiques avec le reste de l’Amérique du Nord. En réaction au référendum proposé par M. Holness, le chroniqueur Stéphane Laporte, de La Presse, ironisait le 19 octobre : « Si Montréal devient une ville bilingue, ça veut dire qu’on pourra y être servi en français? »

C’est là que se situe le nœud du problème. La langue française a perdu beaucoup de terrain à Montréal. La survie de la communauté anglo-montréalaise n’a jamais été menacée par le projet de loi 96. L’anglais continue naturellement de prospérer dans la métropole québécoise, pour la simple et bonne raison que la belle province est circonscrite géographiquement par une « culture anglo-saxonne hégémonique ».  C’est ce qu’écrivaient David Carpentier, doctorant en science politique à l’Université d’Ottawa, et Louise Harel, ex-députée et ministre péquiste, dans Le Devoir du 16 octobre.

Le fait de vouloir freiner le déclin du français au moyen d’une réforme de la loi 101 ne met pas en péril la communauté anglo-québécoise dite « de souche », dont les droits acquis sont reconnus. Ce qu’il faut essentiellement retenir du projet de loi 96, c’est plutôt que le gouvernement caquiste souhaite mettre de l’avant une société d’accueil francophone pour les nouveaux arrivants.  M. Jolin-Barrette a d’ailleurs déclaré en Commission parlementaire : « C’est le statu quo pour la communauté anglophone, pour les institutions anglophones, pour les services qui sont donnés à la communauté anglophone. Il n’y a absolument rien qui change au lendemain de l’adoption du projet de loi 96. » À ces propos, les médias anglophones ont choisi de faire la sourde oreille.

Quand on se compare, on se console (ou on se désole?)

Le chroniqueur Antoine Robitaille, du Journal de Montréal, exposait le 8 octobre dernier une « affaire carrément révoltante » dans la manière dont les francophones hors Québec sont traités par les institutions gouvernementales du Rest of Canada. La Ville de Calgary, qui est elle aussi en campagne électorale municipale, a produit, par l’entremise d’Élections Calgary, un guide destiné aux citoyens. Ce guide, rédigé en anglais, comprend des traductions dans 10 langues afin de faciliter la compréhension des communautés allophones, mais pas en français, malgré que la ville abrite quelque 25 000 francophones, et 95 000 personnes qui affirment pouvoir s’exprimer en français. C’est là un bel exemple de la notion de deux poids, deux mesures dont font preuve les médias canadiens-anglais.

« On parle ici d’informations concernant le vote, un des droits politiques fondamentaux. Imaginez le tollé si, au Québec, l’anglais se retrouvait exclu d’informations électorales traduites par ailleurs dans 10 autres langues », déplore Robitaille. Autant la presse anglo-canadienne s’acharne sur la volonté du gouvernement québécois de créer une société interculturaliste dont la langue principale serait le français, autant elle joue à l’autruche lorsqu’il est question du sort déplorable des communautés francophones à l’extérieur du Québec.

Quand les éditorialistes de la Montreal Gazette qualifient le projet de loi 96 de « draconien, néfaste, dépassé et odieux », ils devraient sans doute, dans une optique d’équité sociale envers les différentes communautés linguistiques canadiennes, faire preuve d’une retenue qui leur est complètement étrangère. Ce traitement de l’information constitue un réveil brutal quant à la dichotomie qui existe toujours entre le Canada anglais et les Québécois francophones. Manifestement, les « deux solitudes » ne semblent pas prêtes à se réconcilier.

À chacun de faire sa part

À rebours des médias anglophones, plusieurs chroniqueurs francophones, dont Jean-François Lisée et Michel David du Devoir, estiment que le projet de loi 96 de la Coalition Avenir Québec (CAQ) est nettement insuffisant pour assurer la pérennité de la langue française au Québec. Il y a là matière à réflexion. La sauvegarde du français passe par l’acceptation de cette démarche au sein de la communauté anglo-québécoise. Si le ministre Jolin-Barrette souhaite rallier un tant soit peu la communauté anglophone à sa cause, la zone grise concernant les pouvoirs conférés à l’OQLF en ce qui a trait aux perquisitions linguistiques dans les entreprises nécessite des précisions urgentes.

D’autre part, la nation québécoise devrait-elle se remettre davantage en question, d’un point de vue identitaire? Une loi ne suffira certainement pas à perpétuer l’amour de la langue française. Les citoyens doivent y mettre du leur afin de rendre le français attirant pour les prochaines générations d’immigrants. Au-delà des restrictions imposées par le gouvernement, souhaitons-nous réellement, en tant que société, préserver la langue française ? La réponse ne se trouvera pas dans la presse canadienne-anglaise.

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