Journalisme… d’influence?

Une analyse de Florence La Rochelle

Influenceur, créateur de contenu, personnalité publique… ou journaliste? Voilà des désignations « professionnelles » dont les définitions tendent à fusionner de plus en plus aux yeux du public. Dans un espace médiatique où la désinformation inquiète et la confiance envers les médias s’effrite, est-ce dans l’intérêt collectif de faire du journalisme une vocation de vedette? 

Tête d’affiche

Le phénomène du journaliste-vedette est international. – Photographie : Edmond Dantès (pexels.com)

Le 21 novembre dernier, La Presse publiait l’article « Patrick préfère la course », dans lequel on fait le portrait de la vie excitante du journaliste québécois Patrick Lagacé. Quoique somme tout axé sur son quotidien professionnel trépidant, l’article aborde également plusieurs aspects plutôt personnels de la vie du journaliste ; notamment, sa dernière destination voyage et son café préféré. Patrick Lagacé fait partie de ces journalistes-vedettes au Québec, qu’on suit certes pour leur rigueur journalistique, mais aussi, et de plus en plus, pour leur marque personnelle qui les précède. 

Ce phénomène du journaliste-vedette est de plus en plus présent dans l’espace médiatique québécois d’aujourd’hui. Afin de le comprendre, l’histoire du blog et de sa réinvention permet de retracer l’émergence du journalisme de personnalité à l’ère des réseaux sociaux.

L’ère de la blogosphère… et son déclin

Il y a de cela une vingtaine d’années, le blog était sur le point d’atteindre son apogée. En 2005, on estime qu’il y avait près de 50M de blogs sur internet. Cet ancêtre des réseaux sociaux a permis aux créateurs de définir leur audience et une identité sur le web.

Pourtant, aujourd’hui, le blog a presque disparu. Au cours des années 2010, les bloggeurs ont fait face à quelques défis, notamment l’avènement des réseaux sociaux, qui ont imposé une modération de contenu via les algorithmes. Il est également devenu de plus en plus difficile de sortir du lot alors que la quantité d’informations sur le web se décuplait. Bref, le blog n’est plus ce qu’il était, ou du moins, il se présente sous de nouvelles formes. Et c’est dans ces mutations du blog que le journalisme de personnalité fait son apparition.

Blog 2.0 et journalisme de personnalité

On voit aujourd’hui l’émergence de nouvelles plateformes s’apparentant au blog, et sur lesquelles de plus en plus de journalistes migrent. Parmi celles-ci : Substack. Fondé à San Francisco en 2017 et comptant aujourd’hui près d’un million d’abonnés, Substack permet aux utilisateurs de s’abonner au contenu d’un individu en particulier, plutôt qu’à celui d’un média. La plateforme, pensée pour les formats tels que l’analyse, le commentaire et la vulgarisation, offre une liberté éditoriale que peu de journalistes trouvent dans les médias traditionnels, chez qui la censure et le manque de diversité d’opinions sont de plus en plus critiqués. Les mouvements woke et de la culture de l’annulation qui occupent de plus en plus l’espace médiatique québécois ont d’ailleurs été dénoncés par plusieurs chroniqueurs, notamment du Devoir, de La Presse et du Journal de Montréal, au cours des deux dernières années.

Une marque personnelle qui paye

Certains journalistes québécois ont choisi de faire le pari de la marque personnelle en se lançant comme journalistes indépendants sur Substack. C’est notamment le cas de Christopher Curtis, anciennement journaliste à The Montreal Gazette, qui a lancé The Rover au printemps 2021 : un blog journalistique sur Substack via lequel il partage ses enquêtes portant principalement sur les groupes marginalisés tels que les communautés immigrantes, les minorités visibles, les personnes sans-abris et les communautés autochtones. Près de 1000 abonnés suivent aujourd’hui son contenu sur Substack, pour 12$ par mois. Visiblement, un certain public consomme les articles que produit Christopher Curtis, pour sa marque personnelle, à la manière d’un influenceur, indépendamment de la crédibilité ou de la ligne éditoriale du média auquel il appartient.

La gestion de communauté : une nouvelle tâche journalistique ?

Il existe plusieurs similitudes entre la façon dont les journalistes comme Christopher Curtis entretiennent leur lectorat en prenant le virage indépendant, et les pratiques de gestion de communautés que les influenceurs utilisent depuis plusieurs années sur leurs réseaux sociaux comme Instagram. Par exemple, Christopher Curtis promeut une approche interactive en étant à l’écoute de ses lecteurs et en répondant aux courriels qu’ils lui écrivent en réaction à ses articles. Cela favorise, une fois de plus, la construction de la marque personnelle du journaliste.

Journalisme d’influence?

Certains médias québécois crédibles et établis se prêtent aussi au jeu de l’influence. MAJ, la plateforme d’actualité de Radio-Canada s’adressant à la jeunesse, fait appel à certains influenceurs dans un contexte journalistique. Leur stratégie : utiliser le caractère relatable des influenceurs, c’est-à-dire leur capacité à créer un lien d’identification entre eux et leur public, afin d’intéresser les jeunes à l’actualité. L’influenceuse Emy Lalune, suivie par plus de 40 000 personnes sur Instagram pour ses créations en art visuel et en conception de vêtements de mode, se fait journaliste dans des chroniques de RAD depuis octobre 2021. Elle y traite des Olympiques, des Pandora Papers et même du conflit russo-ukrainien.

Marketing d’influence ou message d’intérêt public?

Cette convergence entre le journalisme et l’influence s’est aussi manifestée au Québec alors qu’en novembre 2021, le gouvernement Legault investit 60 000$ dans une campagne d’effort vaccinal auprès d’influenceurs. Des individus comme Chris Robins, ancien participant de la télé-réalité Occupation Double, sont alors utilisés comme des fenêtres promotionnelles pour la vaccination, et partagent des informations relatives aux consignes sanitaires, à la manière d’un média.

Les influenceurs sous la chaleur… des projecteurs médiatiques

Impossible de passer sous silence l’incident des influenceurs québécois à Tulum de décembre 2021. La saga disgracieuse hyper-médiatisée, dont les échos se sont fait entendre au-delà du Québec, a été au centre de l’attention médiatique pendant quelques semaines. Il est toutefois logique de se demander : pourquoi le comportement des influenceurs est-il d’intérêt public? A-t-on des attentes particulières envers eux?

En positionnant les influenceurs comme véhicules d’information, parfois même journalistes, les médias et les institutions publiques créent une certaine concurrence entre ces individus et la presse traditionnelle. Les délimitations du journalisme rigoureux sont d’autant plus confuses lorsque les journalistes deviennent des symboles d’individualité, en exerçant un métier au sein duquel la notion déontologique d’objectivité est capitale.

Brouhaha médiatique

C’est dans ce journalisme réinventé que les Québécois doivent aujourd’hui démêler le vrai du faux, la nouvelle de la promotion, le journaliste de l’influenceur. Une étude du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval parue en octobre 2020 estimait que 80% des Québécois jugent que les fausses nouvelles sont « très » ou « assez » répandues. Cette même étude révélait aussi qu’une personne sur deux peine à différencier les sources d’informations fiables de celles qui ne le sont pas.

Les pratiques de journalisme dit de personnalité peuvent donc créer des confusions, qui sont accentuées lorsqu’employées auprès d’un public jeune, moins outillé dans l’identification de contenu relevant de la nouvelle plutôt que du commentaire. D’autant plus lorsque les présentateurs, s’interposant entre l’information et le public, sont d’abord connus pour leur marque personnelle. Les nuances entre les différents rôles journalistiques demeurent très intangibles pour le public. L’étude du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval publiée en 2020 démontrait ce phénomène : « Lorsqu’on demande aux répondants de nommer des journalistes auxquels ils font confiance, leurs réponses démontrent clairement que le public classe sous le même parapluie de « journaliste » des présentateurs de nouvelles, des animateurs, des chroniqueurs d’opinion et commentateurs ». Les influenceurs qui se greffent au journalisme sous les couverts de fins communicateurs et qui apparaissent dans les médias de plus en plus fréquemment, pourraient donc bientôt s’ajouter dans cette liste.

Aux fondements du journalisme

Finalement, il importe de garder à l’esprit la nature fondamentalement démocratique du métier de journaliste. Quoiqu’il ne soit pas réglementé ni contingenté par un ordre professionnel, son sacerdoce n’est plus le même. Il incombe donc aux médias et aux journalistes d’offrir toutes les informations nécessaires au public afin qu’il juge de la crédibilité et de l’indépendance d’un travail journalistique. À cet effet, il est donc primordial « d’aider les citoyens – les jeunes d’abord – à mieux s’informer ». C’est ce à quoi aspirent les formations comme « 30 secondes avant d’y croire », lancée en 2019 par le Conseil d’administration du Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information. Dans une ère où le journalisme s’ancre de plus en plus dans l’individualité, la responsabilité du maintien de la qualité du travail journalistique appartient aux médias, aux journalistes indépendants, mais aussi au public.

Bibliographie

ADMINISTRATEUR SUBSTACK (2021). « Going Paid : How Christopher Curtis launched and grew The Rover » dans Substack (16 mars). En ligne https://on.substack.com/p/going-paid-the-rover?s=r

CONSEIL DE PRESSE (2011). « Mémoire de la FPJQ sur le projet de création d’un titre de Journaliste professionnel » dans Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec (11 novembre). En ligne https://cdn.ca.yapla.com/company/CPY9xhmJrXC8hpGUQ5ssMX3n/asset/files/journaliste%20pro.pdf

ÉTIENNE PARÉ (2021). « Une influence parfois moins virale que souhaitée » dans Le Devoir (5 décembre). En ligne https://www.ledevoir.com/culture/654609/coronavirus-une-influence-parfois-moins-virale-que-souhaite

FRANÇOIS CARDINAL (2020). « Les nouveaux censeurs » dans La Presse (14 novembre). En ligne https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/2020-11-14/liberte-d-expression/les-nouveaux-censeurs.php

HUGO DUMAS (2022). « Air Cabochon et le Gossip Girl québécois » dans La Presse (5 janvier). En ligne https://www.lapresse.ca/arts/chroniques/2022-01-05/air-cabochon-et-le-gossip-girl-quebecois.php

MAJ (2021). « Être relatable sur les réseaux sociaux, ça veut dire quoi? » dans MAJ (octobre). En ligne https://ici.radio-canada.ca/jeunesse/maj/1826521/etre-relatable-sur-les-reseaux-sociaux-ca-veut-dire-quoi-

MARC-ANDRÉ LEMIEUX (2021). « Patrick préfère la course » dans La Presse (novembre). En ligne https://www.lapresse.ca/arts/television/2021-11-29/patrick-prefere-la-course.php

NICK G. (2022). « 29 Important Statistics Every Blogger Should Know in 2022 » dans techjury (6 février). En ligne https://techjury.net/blog/blogging-statistics/#gref

PHILIPPE LAPOINTE (2022). « Contre la désinformation au Québec : une lutte inégale contre les géants du web » dans JSource (17 février). En ligne https://j-source.ca/contrer-la-desinformation-au-quebec-une-lutte-inegale-contre-les-geants-du-web/

PIERRE SAINT-ARNAUD (2020). « Les Québécois font confiance aux médias, un peu moins s’ils sont jeunes » dans La Presse (4 mars). En ligne https://www.lapresse.ca/affaires/medias/2020-03-04/les-quebecois-font-confiance-aux-medias-un-peu-moins-s-ils-sont-jeunes

PIERRE TRUDEL (2020). « La censure ou l’étiquette » dans Le Devoir (17 novembre). En ligne https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/589828/la-censure-ou-l-etiquette

THOMAS LOUIS (2018). « La censure québécoise » dans Le Journal de Montréal (8 novembre). En ligne https://www.journaldemontreal.com/2018/11/08/la-censure-quebecoise

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