Haïti: le stress des enlèvements au quotidien

PAR RICHARD ELYSEE

La recrudescence des enlèvements en Haïti charrie son lot de stress. 110 personnes ont été enlevées dans les deux premiers mois de l’année selon le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH), dans son bulletin du 4 mars. Face aux 234 enlèvements pour l’ensemble de l’année 2020, comme compilé par le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (le BINUH) dans le rapport du 11 février, la situation est dramatique. Comment les citoyens arrivent-ils à vivre le stress auquel ils sont assujettis?

Les victimes d’enlèvement sont livrées à elles-mêmes. Quand elles sont libérées, celles qui en ont les moyens consultent un psychologue. Les autres vivent avec un stress, des difficultés à reprendre une vie normale, des palpitations, comme précisé par la psychologue Jacqueline Baussan. « Sur le plan de la pensée, elles ont des flash-backs, elles revivent la situation », indique-t-elle. Même les individus qui n’ont pas été enlevés ont besoin d’un accompagnement psychologique pour faire face à ce danger qui les guette tous les jours.

La psychologue Béatrice Dalencour Turnier a confirmé qu’elle est beaucoup plus sollicitée ces derniers temps pour des sessions de gestion de stress et d’accompagnement de personnes victimes de violences de rue. Ses patients ont comme seul objectif de se débarrasser du stress qui les ronge.

Les rues de Port-au-Prince sont de moins en moins sécuritaires. (Photo © Rafał Cichawa)

Sous l’emprise des enlèvements

La population est atterrée par cette situation. Mac Gilbert Baptiste, un jeune psychologue, a essayé d’expliquer la psychose liée aux rapts. « Au début, dit-il, les enlèvements étaient plus structurés, chacun avait son prix mais aujourd’hui, tout le monde est exposé. Des gens qui ne peuvent même pas manger reçoivent des menaces d’enlèvement, il n’y a pas plus de charité. » Dans un article publié dans le quotidien haïtien Le Nouvelliste, le sociologue et écrivain Laënnec Hurbon s’est exprimé ainsi : « Avec les kidnappings, le pays devient comme la Croix-des-Bossales du marché aux esclaves. Vous apprenez en effet que votre vie vaut 5 000, 10 000, 50 000 dollars… selon la catégorie sociale à laquelle on juge que vous appartenez. »

En novembre 2020, Bead Charlemagne Charlorin, un interne de la faculté de médecine de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), a déclaré à Radio-Canada : « En sortant de chez soi, on a le doute quant à savoir si on va rentrer. Les mères, les pères, les époux, les parents… On vit tous dans une inquiétude quotidienne et constante. » C’est le témoignage d’un citoyen qui traduit l’état d’âme d’une partie de la population. La violence subie lors des séquestrations, l’aboutissement des enlèvements, augmentent cette inquiétude.

Le corps d’une jeune fille kidnappée, Évelyne Sincère, retrouvé dans une décharge à Port-au-Prince, a suscité l’émoi dans tout le pays en novembre 2020. Le 28 février 2021, un sexagénaire, le médecin Ersnt Pady, a été tué lors d’une tentative d’enlèvement. La liste est longue. Marie Rosy K. A. Ducéna, du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), dans un témoignage écrit à la Chambre des Représentants des États-Unis a affirmé : « En général, les femmes et filles kidnappées sont victimes de viols collectifs et soumises à des traitements cruels, inhumains et dégradants. » La population effrayée et impuissante fait pression sur ses dirigeants.

Population mécontente

Ces derniers mois, les Haïtiens continuent d’exprimer leur colère et leur impuissance contre les enlèvements, entre autres des revendications émises aux dirigeants dans une série de manifestations. Dans un reportage du journal Le Nouvelliste, lors d’une manifestation d’étudiants à Port-au-Prince pour exiger la libération de son professeur enlevé, une jeune étudiante a déclaré: « C’en est trop! On ne peut plus faire face aux actes de kidnapping qui endeuillent et appauvrissent les familles haïtiennes. Il faut que les kidnappeurs libèrent Mr. Édumé car il ne possède pas la somme réclamée. »

Le président haïtien dans un discours le 25 janvier dernier a affirmé qu’il croit à « un mariage entre la police et la population pour mettre la main sur ces vagabonds, tant sur les vagabonds en col blanc, les auteurs intellectuels des kidnappings, que sur les vagabonds aux souliers et pantalons déchirés qui causent ces problèmes ». Un message qui ne diminuera pas pour autant le stress de la population qui attend des actes, comme exigé dans les manifestations.

Les enlèvements sont devenus courants en Haïti. Le stress rythme la vie des citoyens impuissants. Entre inquiétude et mécontentement, la population espère la fin de ces enlèvements pour mettre un terme à son angoisse.

 

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