Enquête sur l’insurrection du Capitole : l’étau se resserre autour de Steve Bannon

Par Étienne Godin

Une analyse d’Étienne Godin. 

« Attachez vos ceintures. Préparez-vous. Tout converge, et nous sommes sur le point d’attaquer demain », lançait Steve Bannon dans le cadre de son balado conspirationniste War Room, le 5 janvier 2021, à la veille de l’assaut meurtrier du Capitole de Washington. Bien que ces propos alarmants paraissent sans équivoque, le rôle joué par l’ex-conseiller du président Donald Trump dans la planification de cette tentative de coup d’État demeure pour le moins nébuleux. L’inculpation de Bannon, le 15 novembre dernier, pour avoir refusé de comparaître devant la commission d’enquête sur l’insurrection du Capitole permettra-t-elle de faire la lumière sur ces événements sans précédent dans l’histoire de la démocratie américaine?

C’est à titre de simple citoyen que le militant républicain d’extrême droite Steve Bannon a été sommé de comparaître, le 23 septembre, devant la Chambre des représentants du Congrès américain, qui est chargée de mener une enquête indépendante bipartisane sur l’invasion du 6 janvier 2021. S’il a occupé les fonctions de conseiller stratégique du président Trump pendant quelques mois, Bannon avait été limogé prestement en août 2017. On lui reprochait alors d’avoir recommandé au commandant en chef de ne pas reconnaître la responsabilité unilatérale des suprématistes blancs dans une manifestation ayant tourné à la violence à Charlottesville, en Virginie. On peut d’ailleurs lire dans l’acte d’accusation de Bannon rendu public par le réseau CNN « [qu’]après avoir quitté la Maison-Blanche en 2017, [il] n’a jamais retravaillé au sein du pouvoir exécutif ni du gouvernement fédéral ». Considérant qu’il n’était plus à l’emploi de l’administration Trump depuis plus de trois ans lorsque l’émeute du Capitole a éclaté, que faisait Bannon dans l’entourage du président à ce moment charnière?

Une « cellule de crise » à l’hôtel Willard

Le Washington Post rapportait, le 23 octobre dernier, qu’une « cellule de crise » dirigée par des conseillers de Donald Trump s’était installée au somptueux hôtel Willard InterContinental, situé à quelques jets de pierre du Capitole, dans les jours précédant l’insurrection du 6 janvier 2021. Cette « cellule », ou war room en anglais, avait comme objectif d’élaborer une stratégie pour faire invalider la victoire du démocrate Joe Biden à l’élection présidentielle, et de reporter Trump au pouvoir pour un second mandat.

Toujours selon le Post, ce groupe était principalement composé de l’avocat personnel du président, Rudolph W. Giuliani, du juriste et professeur de droit John Eastman, du conseiller et ex-commissaire de la police de New York, Bernard Kerik — un allié de longue date de Giuliani —, ainsi que de Steve Bannon. Or, la présence de ces quatre hommes influents au sein de la « cellule de crise » trumpienne démontre un niveau de planification qui avait manifestement été sous-estimé jusque là.

Fait intéressant, deux des quatre protagonistes — Kerik et Bannon — souhaitaient obtenir un pardon présidentiel pour des affaires de fraudes financières avant que Trump ne quitte la Maison-Blanche, advenant l’éventualité où le processus d’invalidation de la présidentielle échouerait. C’est donc dire qu’ils avaient grandement intérêt à satisfaire aux demandes du président populiste pour bénéficier de cet « échange de services ». Or, Bannon et Kerik ont tous deux été graciés le 20 janvier, durant les dernières heures de Donald Trump à titre de président des États-Unis, ce qui a de quoi faire sourciller les critiques de son administration.

Dans l’acte d’accusation de Steve Bannon, on constate que la commission d’enquête sur l’assaut du Capitole s’intéresse à la présence de Bannon à l’hôtel Willard le 5 janvier 2021, soit quelques heures à peine avant qu’il ne déclare dans son balado: « l’enfer va se déchaîner demain ». À défaut de posséder une preuve plus concrète de l’implication de Bannon dans l’affaire, il apparaît extrêmement évident que ce dernier était déjà au fait de la tentative de coup d’État qui allait se dérouler le lendemain, et qu’il incitait, à mots à peine couverts, les groupes d’extrême droite à se préparer à l’insurrection.

Bannon : l’instigateur d’une odieuse stratégie?

Les éminents journalistes Bob Woodward et Robert Costa, du Washington Post, jettent une lumière inédite sur les jours ayant précédé l’assaut du Capitole dans le livre Peril, publié en septembre dernier. Ils y affirment notamment qu’une semaine jour pour jour avant les événements du 6 janvier 2021, Steve Bannon aurait téléphoné à Donald Trump pour le convaincre de quitter sa luxueuse résidence floridienne de Mar-a-Lago et de rentrer à Washington. L’objectif était de mettre en place une stratégie visant à « étrangler la présidence de [Joe] Biden dans son berceau », des propos que Bannon a lui-même admis avoir tenus. Selon Woodward, il s’agissait pour Trump d’un énorme sacrifice, puisqu’il s’apprêtait à célébrer le Nouvel An en compagnie d’une foule partisane prête à assouvir sa vanité en l’applaudissant et en s’inclinant devant lui. Sachant qu’il n’est pas dans les habitudes de l’ex-président populiste de faire le moindre sacrifice ou compromis, cette révélation démontre l’importance capitale de la démarche initiée par Bannon pour l’avenir à court terme de la présidence de Trump.

Toujours selon Woodward et Costa, la stratégie déployée dans les jours suivants comportait trois plans distincts. Le premier, qui mettait principalement à contribution les juristes John Eastman et Rudolph Giuliani, était de convaincre le vice-président Mike Pence de proclamer tout simplement la victoire de Trump devant le Congrès, malgré les résultats électoraux favorisant nettement Joe Biden. 

La deuxième possibilité était d’exiger que Mike Pence retarde le compte des voix des grands électeurs, prévu pour le 6 janvier, afin de donner suffisamment de temps aux législateurs de divers États « chauds » de contester la validité de l’élection en prétextant une fraude électorale sans fondement. C’est d’ailleurs dans cette optique que le mouvement populaire de droite Stop the Steal (Arrêtez le vol [de l’élection]) a été déclenché.

Enfin, le troisième plan, celui de dernier recours, était de faire porter l’odieux du blâme à Mike Pence, advenant le cas où il refuserait d’obtempérer, et de déclencher un coup d’État — avec la participation de divers groupes d’extrême droite —  en clamant haut et fort que l’élection avait été volée par le Parti démocrate. C’est évidemment cet ultime plan qui a été mis de l’avant, puisque les deux premiers ont échoué en raison de la surprenante intégrité dont Mike Pence a fait preuve. Tandis qu’une foule hostile scandait « Hang Mike Pence » (pendez Mike Pence) aux portes du Capitole le 6 janvier, le vice-président républicain a courageusement refusé de céder aux pressions anti-démocratiques exercées par la garde rapprochée de Trump.

  Bien qu’à l’heure actuelle, les preuves soient insuffisantes pour démontrer hors de tout doute que Steve Bannon a été l’instigateur de cette odieuse stratégie, on entrevoit ici la signature de celui que Bob Woodward qualifiait de « maître du chaos » sur les ondes de MSNBC, le 19 novembre.

La mince ligne entre rhétorique révolutionnaire et incitation à la révolution

« Ce qui est clair à propos de Bannon, et en particulier à propos de son balado du 5 janvier, c’est qu’il était déterminé à amplifier l’idée que le pays avait atteint un point critique et que les Américains ordinaires pouvaient renverser la vapeur. Ce n’est pas un trait [idéologique] de Bannon qui a surgi seulement après l’élection de 2020, mais plutôt un élément central de sa rhétorique depuis longtemps », écrivait le journaliste Philip Bump dans le Washington Post, le 20 octobre dernier. C’est cette tendance provocatrice et incendiaire — une constante dans le discours de Bannon — qui incite Bump à croire que le principal intéressé risque de bien s’en tirer face à la commission d’enquête menée par la Chambre des représentants.

En effet, il existe une mince ligne entre la rhétorique révolutionnaire et l’incitation explicite à la révolution. Il s’agit-là d’une zone grise qui pourrait donner du fil à retordre aux élus chargés de déterminer la part de responsabilité de Bannon dans l’insurrection du Capitole. « Il s’est servi de son balado pour attiser une braise révolutionnaire qui allait rapidement devenir hors de contrôle. La distinction entre le langage révolutionnaire de Bannon et son approbation de la révolution est, comme le racisme de la droite alternative, très subtil », poursuit Philip Bump.

Tant que l’ex-président Trump tentera d’empêcher la commission d’enquête d’obtenir davantage de renseignements par diverses manœuvres juridiques évoquant la confidentialité du privilège de l’exécutif, il sera difficile, voire impossible, d’obtenir des preuves accablantes de la culpabilité de Bannon.

Que cherche véritablement à accomplir Steve Bannon?

S’il est reconnu coupable par la commission d’enquête indépendante des accusations qui pèsent contre lui, Bannon encourt tout au plus une peine d’emprisonnement d’un an et une amende de 100 000 $, ce qui ne mettra certainement pas fin à sa perpétuelle croisade. Au-delà de l’insurrection du Capitole, il est permis de se demander ce que le porte-étendard de l’extrême droite américaine fomente en vue de l’élection présidentielle de 2024, pour laquelle le New York Times et le Washington Post prédisent déjà que Donald Trump sera à nouveau le candidat républicain.

Ce que Bannon souhaite véritablement accomplir, nul ne le sait à l’heure actuelle, mais l’avenir laisse entrevoir d’autres subterfuges et manœuvres politiques illégales pour contester les résultats du scrutin de 2024, si Trump n’est pas élu démocratiquement. Les États-Unis semblent condamnés à un avenir sombre, où la démocratie sera reléguée au second plan par les conspirationnistes et les adeptes des « faits alternatifs » d’extrême droite. Tout cela n’augure rien de bon.

2 Comments

  1. Un article très intéressant, bien documenté et pourtant aisé à lire. Je ne connaissais pas les débuts ou les sources de l’attentat du Capitole, c »était très instructif. Merci!

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