Non, le monde n’est pas fou d’emprunter le numérique 

« Expérimenter le journalisme numérique c’est prendre un ticket sans retour possible vers le support papier», écrivait François Bonnet le co-fondateur et directeur éditorial du site français Mediapart, dans le livre « Le journalisme à l’ère du numérique » .* 

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Quotidiens ou magazines dans le monde empruntent le virage numérique non sans se poser de questions. En dépit du risque, il fallait essayer. Les uns ont été plus courageux que d’autres et l’ont fait en servant de cobayes. Les autres ont suivi. Résultats : les journaux version-papier deviennent moins populaires que les sites d’information, à l’exception de quelques journaux centenaires à l’image du Figaro et Le Monde en France, par exemple. Et encore, ces journaux ont été, eux aussi, séduits par le numérique à ses débuts. Ils ont créé, outre la version en papier, une plate-forme sur la toile.

Le Figaro
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En créant le site en 2007, les co-fondateurs de Mediapart (on reste dans l’exemple de la France), voulaient reconstruire une relation avec le lecteur. Le numérique le permettait, à travers l’espace réservé au commentaire du lectorat. Mediapart ne s’arrêtait pas là : le lecteur pouvait (et peut encore) créer un blog et poster des articles. Il aspirait à une confiance « rebaptisée » avec le lecteur au moment où la méfiance de l’opinion publique par rapport au journalisme était extrême et où le numérique était souvent jugé comme un nid d’information intoxiquée et de propagandes, comme me le raconte le rédacteur. Ce site d’investigation publie en 2014 plus de 35.000 billets de lecteurs.

Hormis cet avantage qu’est l’interactivité entre lecteur et journaliste, le numérique allège la presse des coups de production, d’impression et de distribution (celle-ci représente 40% du prix du quotidien en France). Il offre l’information instantanée et le monde l’a compris.

Le numérique : un espace de liberté 

En Afrique du nord, la plate-forme numérique est souvent un espace de liberté. Nombre de journalistes créent des sites pour pouvoir dénoncer, critiquer et remettre en question le pouvoir en place sans être emprisonné.

Un quotidien en Algérie, Le Matin , est suspendu en 2004 car son Directeur, Mohamed Benchikou, publie un livre critiquant le président algérien, intitulé «Bouteflika, une imposture  algérienne. Ce journal passe, sans hésiter, à la version numérique.

Maghreb émergent, un site algérien publie des articles et diffuse des vidéos dénonçant les corrupteurs et les corrompus au sein du pouvoir et des rangs militaires qu’aucune chaîne télévisée ou radiophonique n’aurait diffusées et qu’aucun quotidien n’aurait publiées. Le site s’est vu refuser une demande d’agrément pour le passage au format papier. La version papier reste, tout de même, plus importante en quantité dans ce pays mais pas spécialement en qualité d’information (51 quotidiens contre 20 sites d’information les plus lus).

Il y a à peine un mois, s’inspirant de Mediapart, Ali Amar un journaliste de renom au Maroc crée le Desk : un portail de décryptage d’information et d’investigation. Ce site est en train de devenir le symbole même de la liberté d’expression dans ce pays où la presse est étouffée par le régime monarchique.

D’autres sites similaires naissent de plus en plus en Tunisie, au Mali, en Mauritanie et dans beaucoup d’autres pays où la critique du pouvoir peut coûter cher.

En Asie, les choses se compliquent davantage. La Chine où la presse écrite est contrôlée et souvent censurée par le parti communiste peine à passer au numérique, craignant les mêmes représailles subies par la presse écrite. Résultats: 1900 journaux contre une vingtaine de sites officiels, dont la plupart sont créés pour des fins commerciales.

Qui dit numérique dit gratuit? Pas si sûr

«Ils sont fous, ils n’ont rien compris au web, l’information sur Internet ne peut être que gratuite, leur entreprise est vouée à l’échec», pensaient en 2007 la majorité des éditeurs et des directeurs de journaux français, en visant les fondateurs de Mediapart, selon M. Bonnet.

Le numérique est une invention merveilleuse mais il ne faut pas se leurrer : beaucoup de site d’information perdent de l’argent à défaut d’annonceurs. Envers de la médaille : ils ont deux choix. Ils doivent soit vendre l’information, soit mettre la clé sous le paillasson. Mais vendre son information doit garantir une qualité et une indépendance de celle-ci. Et ce ne sont pas tous les sites qui se le permettent.

Le New York Times  vient de passer un cap d’un million d’abonnés numériques, The Wall Street a environ 800 000 abonnés numériques. Mediapart a compté 112.000 abonnés en avril 2015. Ce succès n’est pas fortuit mais il est le résultat d’une information à haute valeur ajoutée, derrière laquelle il y a un travail de recherches, d’enquête et d’investigation, selon M. Bonnet. Un travail qui demande des moyens. La presse numérique anglo-saxonne (américaine ou anglaise) va, également, dans ce sens. Les journalistes d’investigation anglo-saxons sont de plus en plus nombreux et ont été parmi les premier à emprunter le sentier du numérique payant, comme le souligne François Bonnet.

Enfin, payant ou non, un site d’information doit donner le meilleur du travail journalistique. La technologie numérique ne doit en aucun cas bafouer la tradition du métier de journaliste qui est celle de chercher de l’information, confirmer avant d’informer, et…dénoncer s’il y a lieu de le faire. Dans ce cas précis, je dis oui pour le numérique.

Souad Belkacem

* Un livre édité par le département de journalisme de l’Université de Montréal (coordonné par Robert Maltais), dans lequel François Bonnet présente et résume l’histoire de Mediapart et les évolutions du journalisme à l’heure du web.

 

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