L’Islande dit non à l’Union européenne

L’Islande, pays insulaire, est située en Atlantique-Nord entre le Groenland et la Norvège. Ayant une économie provenant à 42% des ressources de la pêche, Bruxelles veut lui imposer  un quota de production, ce que l’Islande refuse.  Qu’est-ce qui a mené, en 2013, les Islandais à rejeter l’adhésion à l’Union européenne ?

Sunrise Across the Icy Lake by Stuck in Customs
Crédit photo : Nate Kay Sunrise Across the Icy Lake by Stuck in Customs

Par Jean-Louis Aubut

La crise financière de 2008

Tout commence au début des années 2000. L’Islande est classée au cinquième rang mondial des pays les plus riches au monde. « Mais cette richesse est très largement fictive, dit Jean-François Gayraud dans un entretien accordé au journaliste Thibault Lieurade. L’Islande décide de changer le modèle économique. C’était une économie qui était traditionnellement fondée sur la pêche et le tourisme. Puis, l’Islande décide de changer ce modèle économique au profit d’un modèle de paradis fiscaux et bancaires. » Des pays comme Dubaï, les Bahamas, le Panama en font partie. Il en existe plus de 45 au monde, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Pour attirer les capitaux du monde entier, trois critères s’imposent : une taxation sur le capital nulle ou insignifiante, l’absence de transparence et la forte résistance à communiquer la moindre information à une autorité étrangère. Alors pourquoi pas L’Islande ?

L’Islande opte donc pour ce nouveau modèle économique et fonde sa croissance sur la déréglementation : un allégement ou encore une absence de réglementation dans un secteur. Également, elle utilise la dérégulation en assouplissant ou même en supprimant ses dispositions tarifaires.

« La capitalisation bancaire des trois grandes banques islandaises représentait 10 fois le produit intérieur brut (PIB) du pays. Donc, une chose tout à fait anormale », poursuit monsieur Gayraud. C’est la crise. Au moment de la faillite des banques, les créanciers cherchent à se faire rembourser. Le peuple islandais se rebelle se révolte et manifeste. À la suite de deux referendums (de 2010 et 2012), ils décident de ne pas rembourser les dettes des trois grandes banques.

« Les Islandais ont eu gain de cause et ont imposé cette solution à leur classe politique et à leurs banquiers », conclut monsieur Gayraud.

Dépôt, gel et retrait de la candidature islandaise à l’UE   

En 2007, le premier ministre conservateur, du Parti de l’indépendance, Geir Haarde dirige le pays. Ce gouvernement entretient de forts liens   avec les milieux financiers et c’est dans les années 2000 que l’Islande change son modèle économique. Geir Haarde démissionne en janvier 2009 à la suite de la crise financière de 2008.

Par le suite, Jóhanna Sigurðardóttir, du Parti social-démocrate, gouverne le pays. L’Islande, Membre de l’espace économique européen depuis 1998 (EEE), dépose en juillet 2009 sa candidature à l’UE. Une sage démarche : « Ne jamais plus se retrouver seule face à une crise », stipule Rosa Erlingsdottir, professeure de sciences politiques à l’université de Reykjavik.

C’est une bouée de sauvetage pour les Islandais, car ils devront, en acceptant l’adhésion, se plier aux lois dictées par l’Union européenne. Quel était surtout le bénéfice qu’apporterait la signature de cette entente ? Une situation financière stable.

Puis, en 2013 le premier ministre David Gunnlansson gèle le processus d’adhésion à l’Union européenne et commande une étude à ce sujet. « Le rapport, mené par l’institut économique de l’Université d’Islande, a été publié récemment. Ses conclusions ne sont pas une surprise pour ceux qui s’opposent depuis longtemps à une éventuelle adhésion de l’Islande à l’Union européenne, à savoir que cela serait incompatible avec certains de nos intérêts fondamentaux, notamment dans les secteurs de la pêche et de l’agriculture », souligne le premier ministre David Gunnlansson. La situation déjà mauvaise s’envenime.

L’Union européenne impose des quotas de pêche à l’Islande

Les négociations avec L’UE reprennent entre juin 2011 et janvier 2013. 70 % des accords de l’adhésion islandaise à l’UE sont acceptés. Cependant, le plus gros obstacle reste le dossier de la pêche. Les Islandais avec leur sang ancestral de Viking n’ont jamais accepté de se plier devant quiconque et encore moins devant les impositions des quotas de pêches de Bruxelles.

D’ailleurs en 1952 et 1958, par des manœuvres d’intimidation, lors de la guerre de la morue, les garde-côtes islandais forcent les Britanniques à ne plus venir pêcher dans leurs eaux. En 1976, une fois de plus les deux pays entrent en conflit. L’Organisation des Nations Unies (ONU) règle le désaccord en délimitant la frontière maritime de l’Islande, qui était auparavant de 50 milles, à 200 milles marins pour une superficie de 758 000 km2.

Toujours entre 2011 et 2013, c’est la guerre des maquereaux qui oppose l’Islande et l’UE. Les tensions s’accentuent. L’Islande augmente considérablement son quota de pêche de 2 000 à 130 000 tonnes. Les pressions de Bruxelles n’ont aucun effet sur la politique de pêche revendiquée depuis longtemps par Reykjavik. De plus, l’Islande n’est pas soumise aux barrières tarifaires d’exportation de ses produits halieutiques, puisqu’elle fait partie de l’Association européenne de libre-échange et de l’Espace économique européen.

Quant à la Politique commune de la pêche (PCP), laquelle répartit équitablement les quotas entre les pays membres, et  donne accès aux fonds et aux eaux de l’UE, est loin de satisfaire tous les pêcheurs. En effet, l’Islande n’ayant pas signé l’adhésion européenne reste maîtresse de ses eaux : « En n’étant pas dans L’Union européenne, les Islandais ont le droit de pêcher ailleurs. Les Islandais sont de petits joueurs ; ils sont coincés et c’est pour cela qu’ils ont rejeté l’adhésion à l’UE », confie le professeur George Ross associé de la chaire Jean-Monnet de l’UdeM.  Et c’est ce qui fait fulminer les pêcheurs écossais, irlandais, espagnols et bretons.

En 2014, l’Islande a exporté au total 654 000 tonnes de poissons (90% de ses prises), soit l’équivalent 1,6 milliard d’€. Pour l’année 2016, les Totaux Admissibles de Capture (TAC) sont de 485 000 milles tonnes. Cette baisse est voulue de façon à régénérer la faune aquatique.

 Les pêcheurs islandais gèrent leur économie halieutique

À partir de 2003, grâce à la fonte de la calotte glaciaire, le territoire de pêche islandais est bien entendu plus vaste qu’il ne l’était auparavant. Les pêcheurs islandais en sont conscients et se réjouissent de ce fait.  Ils profitent depuis toujours du croisement des courants du Golf-Stream (chaud) et polaire (froid) qui en fait les eaux les plus poissonneuses du monde. Avec une population de 320 000 habitants, la pêche, à elle seule emploie approximativement 9 000 personnes, soit environ 5,3 % de la population active.

La flotte de pêche islandaise compte 1680 bateaux dont la moitié d’entre eux sont des chalutiers-usines qui ne pêchent qu’en haute mer. Les 840 autres sont des petits bateaux de pêche côtière ou de petits chalutiers. Chaque année, le gouvernement octroie des quotas de pêche pour chacun des navires. Les pêcheurs en sont les propriétaires et ont le droit de les louer, les transférer, les vendre ou les transmettre à leurs héritiers. Ils doivent à tout moment garder en tête les quotas qui leur sont alloués. Mais, comment gèrent-ils leurs pêches ?

La pêche à la palangre

Les pêcheurs islandais pratiquent la pêche à la palangre. C’est une pêche artisanale et c’est aussi une tradition séculaire. De longues lignes de 500 mètres sur lesquelles sont disposés à intervalles réguliers des hameçons permettent d’attirer la morue, le cabillaud, etc.

C’est une technique beaucoup plus précise et plus respectueuse des fonds marins. Il arrive même qu’en avril des zones de pêches, allant jusqu’à 12 milles marins, soient fermées pour que la faune aquatique puisse se reproduire. En revanche, au nord de l’Islande, les navires-usines étrangers raclent avec leur unique filet les fonds marins sans se soucier de la faune aquatique. Cependant, les pêcheurs islandais portent une attention très spéciale aux limites fixées par le gouvernement pour garantir une pêche durable et ils agissent en conséquence.

Pour cela, les capitaines évitent les bancs de coraux et les monts sous-marins afin de ne pas détériorer les habitats et surtout pour empêcher les lignes de s’entremêler. Bien au-delà des lignes, la pêche durable est fondamentale pour ces descendants de Vikings et ils espèrent que les prochaines générations pourront vivre en harmonie avec cet univers qui est la mer.

Pour exporter 90% de leurs prises, les Islandais possèdent des bateaux-usines sur lesquels ils font les premières transformations. Le reste du travail se fait dans leurs usines côtières ultras modernisées. Ces usines sont d’ailleurs à la fine pointe de la technologie. Tous les produits de la pêche sont étiquetés avec la vignette Marine Stewardship (MCS) prouvant que les pêcheurs pratiquent la pêche durable.

 Comme dans le cochon tout est bon dans le cabillaud

Tous les morceaux de lingue et de cabillaud sont récupérés dans les usines de transformations. Les langues sont vendues sur les marchés locaux. Quant aux arêtes et aux têtes, elles sont vendues à Abuja au Nigéria. Les Chinois raffolent des vessies natatoires comme aphrodisiaques. Les usines de transformation produisent également des huiles de poisson riches en oméga 3. Ils ont même poussé l’audace jusqu’à confectionner des pansements à partir de peaux de poissons pour les patients souffrant d’allergie cutanée.

Après s’être battus et avoir fait face à tous les obstacles rencontrés sur leur chemin, les Islandais peuvent maintenant dire que le pays n’a plus besoin de l’Europe. Maîtres de leur mer et protecteurs de leur mère nourricière, les Islandais se contentent de rester membres de l’OTAN et de l’espace sans passeport de Schengen qui ouvre les frontières entre les pays signataires. L’Union européenne reste tout de même un partenaire commercial de premier plan pour l’Islande.

 

 

 

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